« On attendait Erasme, c’est M. Moscovici qui est arrivé »

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Dans son dernier essai « L’Europe fantôme », le philosophe dresse le constat sans appel d’une Union européenne à l’agonie et coupée du peuple, dont les derniers vestiges masquent mal l’américanisation de la culture occidentale. Extraits.

Publié aujourd’hui à 06h00

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Bonnes feuilles. Régis Debray inaugure avec son essai « L’Europe fantôme » la nouvelle collection « Tracts » de Gallimard, destinée à faire intervenir des écrivains dans le ­débat public. Le philosophe y analyse la débandade intellectuelle et le délitement politique de l’Union européenne. Extraits.

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Un mythe laïc

« Pour mieux comprendre ce qui lui reste d’emprise sur les esprits, il faut rendre à l’idée sublime d’Union européenne son aura d’origine. Et rappeler à ceux de ses vingt-sept membres qui l’auraient oublié d’où vient la bannière bleue aux seulement douze étoiles d’or – qu’accroche à ses balcons notre République mécréante : du Nouveau Testament, Apocalypse de saint Jean, 12. (…). Douze comme les apôtres, les portes de la Jérusalem céleste et les tribus d’Israël (…). Sans doute l’européisme fait-il un culte civique faible, et de plus en plus, mais il y a des pensées faibles qui ne sont pas sans mérite. On peut voir en lui, et dauber à l’envi, le cœur d’une société sans cœur, l’esprit d’une époque sans esprit, le point d’honneur d’élites sociales sans honneur, mais ce mythe galvanisant, cet ersatz de messianisme auquel peuvent se rallier maints orphelins d’attentes déçues (anciens maoïstes, communistes ou trotskistes), prend place, à sa façon, à son niveau, parmi les mesures de légitime défense que nous adoptons, sous le nom d’idéologie ou de religion, contre une réalité présente désespérément désobligeante, contrariante et même indéfendable. (…) »

Le jouet des élites

« Délestée de son aura, celle des fins dernières, l’Europe réduite à ses astreintes budgétaires ne fait plus soupirer mais grincer. Les chiffres ont pris les commandes, le Livre des comptes devient le Livre Saint, et l’expert-comptable, un haut dignitaire. Problème. Ce qui était au départ une naïveté d’économiste accréditée et renflouée par un reste de foi traditionnelle et populaire tourne au hobby des professionnels de la profession, économistes et juristes. Les mobinautes multipasseports des centres-villes qui mangent bio et prennent l’avion carbonifère continuent d’adhérer, c’est le sort des éponges, mais “les gens qui fument des clopes et roulent au diesel (selon les termes d’un ministre très “européen”) désertent les lieux de culte et de vote. Les nantis aussi ont droit à un coin de ciel bleu mais Tartempion,
lui, décroche. (…) »

« Une géographie élastique empêche l’appropriation culturelle d’un espace naturel, car personne ne sait où l’Europe commence et où elle finit. Le Bosphore, la Laponie, l’Oural, Chypre ? Cela dépend des intérêts et des longitudes. L’Europe-culture, l’Europe-territoire
et l’Europe-institution ne se superposent pas, d’autant qu’en termes de mémoire et de mentalité il faudrait parler des Europe – la catholique, la protestante et l’orthodoxe. La Méditerranéenne a d’autres plis et songes que l’Atlantique et la Balkanique. Il n’y a pas concordance entre les versants subjectifs et objectifs du prête-nom « Europe » – ce qui rend l’adhésion non vécue mais contrainte et polie. (…). Rappelons-nous que les hommes font l’histoire, mais ne savent pas l’histoire qu’ils font. Et qu’il n’y a pas d’exemple que la trajectoire d’une idée-force le long du temps ait échappé à la déviation entre le but visé et le but atteint. Au Ve siècle, on attendait le Christ, c’est l’Eglise qui est venue. Au XXe, on attendait Erasme, c’est M. Moscovici qui est arrivé. (…) »



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